Un chercheur à l’honneur : André Frogerais

André Frogerais, pharmacien, membre de la Société d’histoire de la pharmacie, et lecteur régulier depuis 2011 à la BIU Santé, a accepté de répondre à nos questions.

Quelle fut votre expérience à
la faculté de pharmacie en tant qu’étudiant ?
Je suis entré à la faculté de pharmacie en 1966 ; cinq années plus tard, j’étais diplômé. A l’époque, le lycée avait un côté très scolaire, on peut même dire que son organisation relevait du militaire. Quand je suis arrivé à la faculté de pharmacie, j’ai découvert un autre monde : c’était la liberté. J’ai immédiatement adoré le quartier Latin et l’ambiance de la faculté. Nous admirions beaucoup nos professeurs. Les amphis étaient surpeuplés, mais quand le professeur arrivait, il n’y avait plus un bruit. Je garde un très bon souvenir de mes études : l’éclectisme des matières enseignées, la qualité des enseignants, mes camarades. C’était une belle période, oui.

Est-ce que le choix de faire des études de pharmacie est lié à vos parents ?
Non, mon choix s’est plutôt fait par élimination. J’étais intéressé par l’histoire. J’aurais bien aimé passer l’agrégation mais mon père, qui n’avait peut-être pas une haute opinion du futur de l’Éducation nationale, m’avait dit : « Si tu fais des études d’histoire, tu vas être prof dans un lycée où tu vas enseigner l’histoire à des élèves qui n’en auront rien à faire. » Avec le recul, je pense qu’il avait tout à fait raison. À l’époque les études menant aux professions libérales étaient à la mode. Comme la plupart de mes camarades, j’ai opéré par élimination : médecine, c’était trop long ; pour faire dentaire, il fallait être habile de ses mains – ce qui n’était pas mon cas ; pour être vétérinaire, il fallait être très fort (on disait d’ailleurs que les meilleurs allaient en vétérinaire et les autres faisaient médecine !) C’est donc ainsi que j’en suis arrivé à choisir la pharmacie et je ne l’ai jamais regretté.

Edmond et Augustine Frogerais. Presse à fabriquer les capsules molles (1911)

Pourtant votre père travaillait dans le domaine pharmaceutique !
Oui, c’est exact ; mon grand-père, puis mon père fabriquaient des machines destinées à l’industrie pharmaceutique, notamment des machines à comprimés. Mais je ne peux parler, pour autant, de filiation particulière. Lorsque j’ai commencé mes études, je n’avais aucune expérience de la pharmacie. Je l’ai découverte lors du stage en officine en fin de première année, un stage qui m’a enchanté. J’ai ensuite fait des stages en industrie, j’ai même fait de la visite médicale ; ça m’a aussi beaucoup plu. Je n’ai jamais regretté mon choix : des études très polyvalentes, peu orientées vers l’activité professionnelle, mais très agréables.

 

 

 

Des professeurs vous ont-ils marqué ?
Oui, c’est difficile et injuste de citer des noms, certains avaient beaucoup de charisme. Il y avait des personnages extraordinaires, comme les professeurs André Quevauviller, René Truhaut, Pierre Delaveau , Georges Dillemann : c’est lui qui m’a donné le goût à l’histoire de la pharmacie. C’était de véritables tribuns, des conteurs. Ils parlaient extrêmement bien sur des sujets qui n’étaient pas forcément passionnants. Certains cultivaient leur personnage et étaient un peu comédiens ; c’était à la fois un cours et un spectacle.

Où avez-vous rencontré votre épouse ? Dans quelles conditions ?
Je l’ai rencontrée pendant le stage de 5e année. Nous avions tous les deux choisi la filière industrie. J’ai fait mon stage dans le laboratoire Clin-Comar à Massy-Palaiseau. Trois jours après le début du stage, on m’a annoncé la venue d’une co-stagiaire : une étudiante vietnamienne, dont le père était le représentant de Clin-Comar au Vietnam. Nous nous sommes connus en fabriquant des comprimés.

Pouvez-vous me retracer les grandes lignes de votre parcours professionnel ?
Je suis un pharmacien un peu atypique. Comme j’aime à le rappeler en souriant, je n’ai jamais eu besoin d’aller chercher mon diplôme à la faculté de pharmacie. Après mon mariage, j’ai fait mon service militaire, et ensuite je suis parti au Vietnam travailler dans le laboratoire pharmaceutique de mes beaux parents. C’était en 1973. Ils fabriquaient et importaient des médicaments, la plupart d’origine française. Je m’occupais de certains produits dont ceux des laboratoires Lucien. Le premier produit dont je me suis occupé a été un succès, cela commençait bien, il s’agissait d’un sirop antitussif toujours commercialisé en France, l’Hélicidine. En réalité, le succès n’était pas dû à mes compétences mais au goût du sirop. En effet, la framboise n’existait pas au Vietnam, et les vietnamiens en ont aimé immédiatement le goût.

Je suis resté au Vietnam jusqu’à l’invasion de Saigon par les communistes en avril 1975. Mon épouse s’est reconvertie dans l’officine. Pour ma part, j’ai commencé à travailler dans l’entreprise familiale. J’ai ensuite collaboré avec une société belge qui fabriquait des mélangeurs. Nous avons développé ensemble une nouvelle génération de mélangeurs-granulateurs.

En 1980, nous avons pris un brevet pour une nouvelle machine à fabriquer les comprimés équipée d’un rotor interchangeable, c’est aujourd’hui le standard des comprimeuses. Enfin, en 1983, notre entreprise a été reprise par un groupe italien : IMA, qui est aujourd’hui l’un des leaders dans le domaine de la fabrication de machines pour l’industrie pharmaceutique. J’ai créé puis dirigé la filiale française, jusqu’à ma retraite, en 2011.

Spécialité de machines. Edmond Frogerais. Machine à comprimer n° 1

Est-ce à ce moment-là que vous vous êtes intéressé à l’histoire de la pharmacie ?
Pas tout à fait. Il y a peut-être une vingtaine d’année, j’ai eu une discussion avec le professeur Jean-Claude Guyot qui enseignait la galénique à la faculté de pharmacie de Lille. Il m’invitait régulièrement pour faire une conférence sur les machines à comprimer. Dans son bureau, il y avait une très vieille machine. Je lui ai dit : « J’ai quelques catalogues de mon grand-père datant du début du XXe siècle, je ne sais pas ce qu’ils vont devenir. » Ce à quoi il m’a répondu : « Il faudrait écrire l’histoire des premières machines à fabriquer les comprimés en France » J’ai alors commencé à rassembler des documents et à m’intéresser au sujet. Mais à l’époque, j’étais très pris. Je m’étais dit : « Lorsque je serai à la retraite, je mettrai tout ça au propre et je rédigerai cette histoire. »

Pour être tout à fait exact, une personnalité pharmaceutique, Pierre-André Delaby, ancien directeur des laboratoires Dausse, avait commencé à faire un travail similaire avec Jean-Claude Guyot. C’est à partir de ce document de quelques pages que j’ai réalisé mon étude. On se prend très vite au jeu. En fait, dans ce genre d’étude, on passe son temps à ouvrir des portes, à tirer des fils : c’est ce qui constitue la trame du travail.

Quels sont vos thèmes de prédilection ?
L’histoire de la galénique, de la galénique industrielle en particulier, qui est un domaine qui n’intéresse quasiment personne, et sur lequel très peu de gens ont écrit. Je m’intéresse à l’histoire de la fabrication industrielle des pilules, des capsules, des cachets, des formes pharmaceutiques qui sont complètement oubliées. Je voulais que tous les documents que je possède sur les premières machines ne soient pas complètement perdus, qu’ils ne finissent pas un jour dans une poubelle. Maintenant grâce à la bibliothèque, grâce à la faculté de pharmacie, grâce à Internet, on peut les trouver facilement. Donc la pérennité est assurée.

Quel est l’apport d’Internet à vos recherches ?
C’est pour moi un outil absolument formidable. En 4e année, à la faculté, on nous apprenait à faire une recherche bibliographique – ça m’avait d’ailleurs beaucoup intéressé. J’ai travaillé sur une forme pharmaceutique qui, à l’époque, était répandue : les comprimés à double-noyau.
Les moyens de recherche étaient artisanaux comparés à ceux d’aujourd’hui. Travailler avec Internet est devenu indispensable : toutes les semaines, je trouve quelque chose de nouveau, soit à rajouter, soit à corriger. C’est sans fin, sans limite. Quand je vois ce qui est en ligne aujourd’hui, je me dis que cela est bien peu de chose par rapport à ce qui le sera dans 10 ans, 20 ans ….

Par exemple, dans la version numérisée du journal Le Temps, ancêtre du Monde, en tapant un simple mot-clé dans le moteur de recherche, j’ai tout de suite trouvé ce que je cherchais. Sans cela, il m’aurait fallu une vie à la BnF pour trouver. Autrement dit : autant de chance que de gagner au loto !

Comment diffusez-vous votre recherche ?
D’une part, sur Internet j’utilise le site HAL et le site Slideshare et d’autre part, lorsque mes publications me semblent être d’un intérêt un peu plus général, je les signale à la Société d’histoire de la pharmacie qui possède une revue.

Publicité pour l’aspirine (L’Illustration, 1917)

Quels sont vos projets de recherche ?
Toujours l’histoire de la production industrielle des formes pharmaceutiques. Je travaille sur une histoire de la fabrication des cachets et des capsules. En ce moment, je m’intéresse à l’histoire des façonniers, sujet que je connais grâce à mon expérience professionnelle. Il faut savoir que les façonniers pharmaceutiques constituent, dans le domaine de la production pharmaceutique, une organisation professionnelle typiquement française. Il y a eu des grands noms comme Février-Decoisy, David Rabot, qui aujourd’hui ne signifient plus rien pour les jeunes générations. C’est pourquoi je voudrais raconter leur histoire pour qu’ils ne soient pas totalement oubliés.

En faisant cette étude sur les façonniers, j’ai trouvé qu’il serait intéressant de raconter l’histoire des premières productions d’antibiotiques en France. Dès la Libération, la fabrication des antibiotiques a conduit à mettre au point de nouvelles technologies qui sont toujours utilisées et pour lesquelles les pharmaciens français ont joué un rôle important.

Quelles sont les institutions que vous fréquentez dans le cadre de vos recherches, en dehors de la BIU Santé ?
L’INPI pour les brevets, le Val-de-Grâce pour tout ce qui concerne la pharmacie militaire. Les pharmaciens militaires ont joué un grand rôle en galénique, au début du XXe siècle. L’usine de la Pharmacie centrale des armées était une des plus importantes usines de produits pharmaceutiques en France : ils produisaient pour les militaires et les colonies. Je fréquente également le Service historique des armées à Vincennes où je consulte les dossiers d’officiers. C’est très intéressant. Et puis, il m’arrive aussi de me rendre à la BnF, aux Archives nationales, aux archives départementales, à la Faculté de Châtenay-Malabry et d’Orsay. Et bien entendu, à l’Ordre des pharmaciens et des médecins. Toutes ces institutions sont très bien organisées et les chercheurs sont accueillis dans de bonnes conditions.

Les musées et les collections privées portant sur la pharmacie vous apportent-ils des éléments de réponse dans vos recherches ?
Relativement peu. Je m’occupe surtout de la période allant de 1850 à 1950. Or, cette période est trop récente par rapport aux objets conservés dans les musées ; ces derniers conservent plutôt des pots de pharmacie datant des XVIIe et XVIIIe siècles.

Le musée de la faculté de pharmacie de Montpellier expose les premières machines de galénique fabriquées en France. Je vous conseille aussi de visiter le Musée du Val-de-Grace à Paris. Il y a une partie très intéressante sur les productions de la Pharmacie centrale des armées.

Quel est votre rapport à la bibliothèque ?
C’est devenu maintenant mon bureau. D’abord, pour bénéficier d’une aide informatique, domaine dans lequel j’ai régulièrement besoin d’assistance ; ensuite, pour pouvoir profiter de la richesse des collections.

J’ai été très heureux et étonné lorsque je suis revenu à la bibliothèque. Du temps où j’étais étudiant, on était malmenés, voir maltraités par les employés. A l’époque, si vous demandiez un livre ancien, on vous faisait remarquer que vous n’étiez pas le bienvenu car les livres anciens étaient poussiéreux … Les choses ont changé depuis. Quand j’y suis revenu, il y a trois ou quatre ans, j’ai cru que j’étais tombé sur une autre planète. Les bibliothécaires, c’est comme le bon vin, ça s’améliore. Par contre en ce qui concerne la photocopieuse, si vous ne faites rien, elle risque d’être classée monument historique. Je vous recommande d’aller voir les équipements de reproduction de vos collègues de Châtenay et d’Orsay.

 

Bibliographie des travaux d’André Frogerais (e-mail)

  • Ets. Ed. Frogerais / [Planches publicitaires rédigées par] Edmond Frogerais ; Recueil de planches constituées par André Frogerais, 2011 [cote BIU Santé Pharmacie 164616]
  • Histoire des comprimés pharmaceutiques en France : des origines au début du XXème siècle / André Frogerais, 2012. [Cote BIU Santé Pharmacie 164617]. Disponible sur HAL : http://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00787009

 Propos recueillis par Philippe Galanopoulos et Jeremy Schreiber

 

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3 réflexions sur « Un chercheur à l’honneur : André Frogerais »

  1. Bonjour, aujourd’hui à la retraite, ancien des laboratoires SITSA, 20 ans de services dans cet établissement j’ai rencontré à plusieurs reprises Monsieur Edmond Frogerais pour des questions concernant les machines à comprimés dites alternatives, cet épisode de ma vie professionnel de 1950 à 1970 m’a laissé de très bons souvenirs dans nos relations avec Monsieur Frogerais, une personne aimable, serviable et de conseils forts utiles pour obtenir un résultat optimum de notre production.
    Bien Cordialement.
    Marcel Mansart.

  2. Bonjour. Je devais être chanceux dans ces moment-là ; « malmené », »maltraité » ?? Non, les magasiniers pouvaient, oui, être disons bourrus ou énervés. Question:dans les mêmes conditions notre réaction à nous après une journée de va-et-vient, poussière en prime ?? Je ne me suis jamais senti agressé. Et puis trouver une bonne doc,c’est le baume du cerveau ; alors ! on oublie vite les humeurs. Je répète : « Je suis BIUM ». Docteur B.Maziéres.

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